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Quand l'odeur de sainteté se corrompt

La mesure de la valeur documentaire n'est pas la même que celle du temps des médias et des scandales

abbepierrepoubelle[remarque : cet article avait été originellement rédigé en août 2015 mais n'avait pas encore été publié jusqu'à présent. Il a été légèrement retouché depuis lors.]

C'est en tenant compte de cet aspect, et parce que la précipitation nous semblait plus dommageable qu'utile, que le CIDOC n'a pas réagi immédiatement lorsque les premières révélations sont sorties dans les médias sur des actes, notamment des crimes sexuels, commis par des personnes qui avaient été placées, de leur vivant, sur un piédestal.

Cependant, les semaines et les mois passés ont permis de se faire une meilleure idée des actes commis par des personnalités telles que Jean Vanier, l'Abbé Pierre, Tim Guénard ou encore Jean Ansaldi qui constituent malheureusement un puissant contre-témoignage à la proclamation de l'Évangile, telle que les Églises, tant la catholique que la réformée, le conçoivent. Que faire, lorsque l'odeur de sainteté se corrompt ?

Il a paru nécessaire de répondre concrètement aux questions suivantes :

- Est-il pensable de laisser sans autre toute une documentation concernant les personnes citées ci-dessus qui les honore, qui les donne en exemple, alors  que nous savons à présent qu'elles ont commis des actes délictueux qui vont exactement à l'encontre des valeurs chrétiennes qu'elles prétendent incarner ?
- Si non, qu'est-ce qui justifie de maintenir cette documentation au CIDOC ?
- Si oui, faut-il tout éliminer sans autre, comme si ces personnes n'avaient jamais existé ?

Quels critères ?

En premier lieu, il nous paraît essentiel de résister à la tentation d'une Purity Culture / culture de la pureté (telle que le définit le théologien américain Richard Beck) qui finirait par exclure toute personne qui agit ou pense hors d'un cadre que l'on estime être bon / juste / correct, particulièrement dans le domaine de la justice sociale. Nous reconnaissons que dans les collections du CIDOC, il paraît logique et inévitable qu'on y retrouve des personnes qui aient publié des textes ou des œuvres dignes d'intérêt et simultanément qui ont vraiment mal agi sur le plan humain. Et inversement, les livres que l'on retrouve dans une bibliothèque ne sont pas tous, par nature, fréquentables et recommandables. Et c'est normal. Que l'on se le dise!

Les critères qui nous permettent de justifier un retrait du libre-accès des collections du CIDOC sont les suivants :

  • La personnalité avait été érigée en exemple dans son domaine d'activité avec des implications morales/éthiques évidentes.
  • Les accusations à l'encontre de la personnalité sont sourcées et ne prêtent pas/peu à contestation.
  • Les actes de la personnalité incriminée et son message sont imbriqués de manière telle qu'il paraît difficile de les distinguer.

Si l'ensemble de ces critères sont validés, alors il est possible que les documents reliés à cette personnalité (en tant qu'auteur et/ou en tant que sujet) puissent être des candidats au retrait du libre-accès du CIDOC.

Pas de damnatio memoriae, mais pas non plus d'indifférenciation

Retirer des collections, équivaut-il à éliminer, à supprimer toute trace au point que l'on pourrait presque croire que l'Abbé Pierre et Jean Vanier n’auraient jamais existé ? Que l'on le veuille ou non, ces personnes auront marqué les chrétiens francophones du XXe / XXIe siècle et il serait un peu surprenant que toute trace de leur passage terrestre soit escamotée, comme l'ont été certains empereurs romains frappé de damnatio memoriae ou le pharaon Akhenaton dans l’Égypte Antique. Ces documents sont aussi le reflet d'une époque et nous renseignent encore aujourd'hui comment elles étaient perçues avant la naissance des scandales, et leur intérêt documentaire résiduel est bien présent.

C'est pourquoi nous avons procédé comme suit : après avoir inventorié l'ensemble des documents concernant les personnalités ci-dessus (soit comme auteur, soit en tant que sujet principal) nous avons éliminé les exemplaires surnuméraires et avons déplacé les documents restants dans un local à part. Ils apparaissent toujours dans le catalogue du CIDOC mais leur cote a changé : ils se trouvent désormais dans ce que l'on appelle, dans le domaine des bibliothèques, un "enfer" (pour en savoir plus sur cette notion, voici un article de blog de la bibliothèque de Genève qui explique très bien quel était le contenu de ces enfers à travers les siècles et montre bien que chaque bibliothèque avait sa propre politique quant à son contenu).

En revanche, il existe de très nombreux documents qui, entre autre, citent l'abbé Pierre ou Jean Vanier en les accompagnant même d'une photo, mais où ils ne constituent par le sujet principal. Pour des raisons pratiques évidentes, mais aussi parce que nous n'avons pas pour but, comme indiqué ci-dessus, d'effacer toute trace de leur mémoire, nous n'allons pas les inventorier ni cisailler les pages intérieures de livres qui les citeraient en passant.

Quelles sont les personnes concernées ?

Nous avions des brochures destinées aux enfants créées par le frère capucin Joël Allaz, un agresseur sexuel en série, qui ont été les premières placées dans cette section au tournant des années 2010.

Les cas de Jean Vanier et de l'Abbé Pierre sont à présent suffisamment connus pour qu'il ne soit pas nécessaire de justifier plus avant leurs déplacements dans l'enfer du CIDOC. 

Concernant Jean Ansaldi, la contradiction entre sa spécialité (l'accompagnement pastoral) et ses actes (agressions sexuelles répétées) est tellement forte qu'il nous paraissait nécessaire de déplacer ses écrits. En revanche, relevons ce n'est pas le cas pour d'autres chercheurs, en particulier des exégètes, puisque la distance entre le contenu de leur production intellectuelle et leurs actes est plus nette.

Tim Guénard, dont on nous a souvent demandé le témoignage dans un DVD, qui symbolisait la conversion et le pardon a visiblement falsifié son passé, et est lui-même accusé de violences sexuelles ; en outre, il était très proche des frères Philippe, associés à Jean Vanier (cf. article du journal La Croix du 21 mai 2025).

Enfin, après quelques hésitations, nous avons également sélectionné les documents liés à Marthe Robin pour deux raisons différentes : d'une part concernant les soupçons de fraude pour ce qui est de sa vie mystique, et d'autre part parce qu'elle est fortement liée à plusieurs personnalités qui se sont révélées être des abuseurs : les frères Philippe, le frère Ephraïm, l'abbé Finet et Bernard Peyrous, premier postulateur de sa cause en béatification, actuellement suspendue (cf. article du journal La Croix du 15 janvier 2025). Cela dit, Marthe Robin n'a à notre connaissance pas commis elle-même d'actes délictueux - hormis les plagiats massifs de sa part, bien entendu.

La liste de l'ensemble des documents qui sont classés dans cet "enfer" est consultable dans le catalogue en ligne du CIDOC.

Pas de substitution à la justice divine

Et ne vous laissez pas tromper par ce terme d' "enfer" qui pourrait en effet être compris de travers : nous savons pertinemment que si Dieu seul sauve, alors Dieu seul condamne ! Nous ne pouvons pas nous substituer à la justice divine (i.e. : Un seul est législateur et juge, celui qui peut sauver et perdre ; mais toi, qui es-tu pour juger ton prochain ? Jc 4:12), mais le fait de classer à part les documents associés à ces personnalités permet de reconnaître et valider ce que nous avons nouvellement appris à leur sujet.

Par ailleurs, nous vous signalons un débat actuellement en cours dans la blogosphère romande réformée qui approfondissent ces réflexions (blog d'Elio Jaillet, théologien réformé vaudois et blog de Jérôme Grandet, accompagnant spirituel neuchâtelois).

Si vous désirez réagir à cet article et/ou amener des compléments, vous pouvez vous adresser directement au soussigné.

Robin Masur
Chef de service du CIDOC
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